Jeudi 18/04/2019

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Mark Cheng, de banquier d’affaires à la finance sociale

Head of Philanthropy

Ancien banquier d’affaires, Mark Cheng est aujourd’hui considéré comme l’un des pionniers de la finance sociale. Conseiller en investissement, il a permis de lever plus de 250M de dollars pour des entrepreneurs sociaux parmi les plus remarquables du secteur. Mark Cheng est aujourd’hui directeur d’Ashoka Europe, le plus grand réseau mondial d’entrepreneurs sociaux.

A la lueur de son parcours et de son expérience, une question nous taraude lorsque nous le rencontrons : la finance peut-elle avoir un impact sociétal positif ?

Mark Cheng, quel est votre parcours ?
Je suis économiste spécialisé en finance. J’ai toujours voulu mettre mes compétences au service de la société. Après avoir envisagé un temps de rejoindre la Banque Mondiale, on me proposa de rejoindre une banque d’investissement. J’y ai vu l’occasion de me former auprès des meilleurs dans le secteur financier.

En 2005, un ami me prêta la biographie de Muhammad Yunus, le « banquier des pauvres ». C’est l’histoire d’un économiste qui un jour prêta 27$ à une femme illettrée au Bangladesh. Il venait d’inventer le microcrédit. Il se vit octroyer le Prix Nobel de la Paix quelques années plus tard. Ce récit m’a fasciné.

En 2007, la crise financière mit un terme brutal à l’activité d’assurance financière que je dirigeais. Du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés sans clients. J’en ai profité pour me renseigner sur les liens entre la finance et l’entrepreneuriat social.

De banquier d’investissement, vous vous faites aujourd’hui la voix des entrepreneurs sociaux. Pourquoi ?
Lors de mon année sabbatique, j’ai fait la connaissance de Bill Drayton, le fondateur d’Ashoka, le plus grand réseau d’entrepreneurs sociaux au monde. De ses voyages comme consultant chez McKinsey, Bill avait été frappé qu’aucun concept n’existait pour désigner ces personnes qui trouvent des solutions à des problèmes sociaux ou environnementaux. Aucun écosystème ne leur permettait d’être reconnus, accompagnés ou d’avoir accès à des capitaux comme le seraient des entrepreneurs classiques. C’est donc ce qu’il a créé. J’y suis devenu volontaire pour partager mes compétences financières. J’ai vu qu’on pouvait créer une entreprise extrêmement florissante tout en poursuivant un objectif sociétal. Ce fut une révélation et je suis resté.

Aujourd’hui, je suis en charge d’Ashoka Europe. Nous accompagnons annuellement 50 entrepreneurs sociaux triés sur le volet. 1 projet sur 3 présente un modèle qui peut potentiellement être rentable. Lorsqu’un 1/3 des porteurs de projet sont issus du secteur social, leur premier réflexe est de créer une association sans but lucratif. Nous les aidons à créer une entreprise sociale ou un modèle hybride et à rencontrer les bons investisseurs.

Ce qui me motive dans cela, c’est de voir que le changement fonctionne, que chaque problème a déjà la plupart du temps une solution. Il faut savoir la trouver, l’adapter à chaque contexte. Alors pourquoi ne pas le faire ? C’est très excitant et à la fois frustrant car on pourrait faire encore plus.

Est-ce que votre manière de considérer la finance a évolué depuis vos débuts ?
Je suis personnellement assez déçu de l’évolution du secteur. Les mauvaises pratiques d’avant-crise reviennent au galop. Les règlementations ont été à moitié implémentées et pénalisent souvent les institutions plus petites, qui ne sont pas les grandes responsables de la crise. Je ne pense pas que nous ayons tiré les leçons de ce qui s’est passé. Les problèmes fondamentaux de la finance ne sont pas réglés. Cependant, nous voyons des nouveaux systèmes émerger à côté du système traditionnel : la finance mobile, grande gagnante en Afrique, la cryptomonnaie et l’application de la technologie blockchain qui peuvent apporter une transparence et des progrès sociaux sans précédent. Nous constatons aussi la croissance très nette de classes d’actifs financiers responsables comme l’impact investing. La crise a prouvé qu’il s’agissait bien d’une classe d’actifs éligible qui avait sa place sur le marché. Le microcrédit fut d’ailleurs l’un des actifs qui performa le mieux pendant cette période.
 

Les investisseurs aussi ont changé
et posent un regard nouveau sur leur responsabilité.

Ils se permettent de questionner leur banquier sur le sujet.
 

Ces derniers sont souvent dépourvus de réponses. C’est une opportunité immense pour ceux qui pourront faire face à cette demande. Le monde de l’entreprise se réveille également. Les chefs d’entreprise saisissent très bien que si leur business n’est pas éthique, ils sont potentiellement face à un sérieux problème : la perte de confiance des consommateurs pouvant les évincer en moins de deux. Nous vivons dans un monde où l’on « switche », si facilement que si ceci n’est pas pris en compte, l’entreprise est à risque.

A quoi ressemblera le banquier de demain selon vous?
Je ne vous apprends rien en mentionnant le risque de désintermédiation et le risque de l’arrivée d’autres secteurs prenant des parts de marché comme Amazon et Whatsapp. Le risque de disruption est donc clairement là.

J’imagine aussi que dans 10-15 ans, la finance aura changé et que la valeur sociale sera aussi importante que le valeur financière d’un portefeuille : « Mon capital a t’il été utilisé en respectant les meilleurs critères d’éthique ? », « Mon portefeuille est-il bien CO2 neutre ? », voici les questions qui, j’imagine, seront monnaie courante, avec une capacité à vérifier l’information et la transparence sans précédent. J’imagine l’investisseur analysant son rapport éthique de la même manière que son rapport financier. En mon sens, l’automatisation de l’analyse financière à travers des « trackers » fera primer le conseil sur la performance. Et lorsque le banquier ne remplira pas ces exigences, la fidélité ne primera plus sur la responsabilité.

Nous sentons que cette vague arrive, et je pense qu’elle sera plus importante qu’on ne le pense. Donc oui, je pense que la finance vue comme cela peut avoir un impact positif sur la société, elle a d’ailleurs un pouvoir énorme. C’est ce que je définis comme la finance à haute valeur ajoutée, dans tous les sens du terme.

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