Samedi 19/10/2019

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"Le risque, c'est de taxer la spéculation"

Administrateur délégué

Selon Alain Schockert, administrateur délégué, l'impôt sur les plus-values est une entrave au bon fonctionnement du capital à risque.

A l’heure où les spots de l’actualité sont braqués sur la porte de sortie d’Euronext Brussels, le monde financier s’interroge sur les raisons qui ont conduit des sociétés aussi prestigieuses que CMB, Pairi Daiza et Spadel à tirer leur révérence au marché boursier. Sans s’appesantir sur les motivations spécifiques invoquées par chacune d’elles, ce mouvement crée un malaise qu’il ne faut pas minimiser, même si les capitalisations boursières de ces sociétés totalisent moins d’un demi pourcent d’Euronext Brussels, marché qui compte encore actuellement près de 120 sociétés belges cotées.

Si on n’y prend garde, ces sorties à répétition peuvent entraîner un effet de contagion qui serait particulièrement néfaste à notre place financière, d’autant plus que celle-ci doit se faire entendre pour préserver sa place légitime au sein d’Euronext.  Ceci dit, malgré une équipe très réduite, Euronext Brussels engrange encore de beaux succès.

Les animateurs d’Euronext, assistés en cela par de nombreux acteurs financiers, s’évertuent à rappeler aux entreprises familiales et autres, les arguments qui plaident en faveur d’une introduction en bourse, sans en ignorer pour autant les contraintes, et susciter ainsi de nouvelles vocations.  Rappelons que les principaux atouts d’une cotation sont la liquidité des actions, la notoriété de l’entreprise, son accès plus aisé au marché des capitaux, la baisse du coût du capital.  En regard de ces avantages, épinglons les coûts liés à la cotation, les contraintes - devenues parfois discriminatoires - en matière d’information, les règles de corporate governance, le quota féminin ; cette dernière contrainte n’ayant en l’occurrence rien à voir avec la protection des investisseurs.  On peut ainsi s’étonner qu’une petite société cotée doive respecter le quota féminin alors qu’un grand groupe non coté n’y est pas contraint.  Il convient de ne pas alourdir inutilement les contraintes imposées aux sociétés cotées au risque de dissuader les candidats à la cotation.

L’instauration, à partir de 2016, d’une taxation de 33% sur la plus-value sur action (dite « taxe de spéculation ») réalisée dans les 6 mois par des investisseurs particuliers pourrait nuire au bon fonctionnement du marché des capitaux et plus spécifiquement au succès de futures introductions en bourse, voire d’augmentations de capital de sociétés cotées.  Une mise en bourse passe par la vente d’actions existantes et/ou l’émission d’actions nouvelles.  L’expérience montre que pour renforcer les chances de succès d’une introduction en bourse, il convient de proposer aux futurs investisseurs des actions à un prix jugé attrayant.  Sur le marché belge, les statistiques montrent que, bon an mal an, huit introductions en bourse sur dix se soldent dès le premier jour de cotation par une plus-value boursière.  Le reflux sur les marchés financiers dans les semaines qui suivent l’introduction en bourse avoisine généralement les 25 à 50 % de l’opération, à fortiori si le climat boursier est porteur.

A titre d’exemples, deux mois après leur cotation, le volume d’actions Ontex et Bone Therapeutics traitées sur Euronext Brussels s’élevait à respectivement 27 % et 58 % des titres offerts (« free float »), lors de la mise en bourse.

Le cours de bourse n’est rien d’autre qu’un prix d’équilibre entre l’offre et la demande.  Quant aux volumes, plus ils sont nourris, plus la décote d’illiquidité relative disparait.  Ces volumes sont alimentés par des investisseurs aussi différents que des rentiers, des bons pères de famille, des spéculateurs à court terme, des investisseurs institutionnels, des « hedge funds », des « traders » …

L’erreur consisterait à segmenter ces investisseurs en les classant, grosso modo en deux catégories : les « bons investisseurs » et les « méchants spéculateurs ».  Le paradoxe veut que loin d’être les victimes de ces derniers, les « bons investisseurs » en bénéficient notamment par la liquidité engendrée par les « méchants spéculateurs ».

Si un paramètre de marché est modifié, le prix d’équilibre s’adapte immédiatement.

Ainsi, si un impôt frappe les plus-values réalisées, le coût du capital de l’entreprise sera accru ipso facto.  En effet, un frein à la liquidité pèsera sur le niveau des cours, renchérissant ainsi le coût des fonds propres.

Comment mesurer l’impact d’un tel impôt, frappant des plus-values réalisées par les investisseurs particuliers dans les jours, les semaines, les mois qui suivent une cotation ?  Dans un tel cadre fiscal, on assisterait à une atonie des volumes boursiers et à des cours boursiers artificiellement soutenus par l’évanescence de vendeurs.  A moins que les contribuables belges abandonnent la détention directe d’actions au profit d’organismes de placements collectifs tels que les Sicavs.  S’il est vrai que les investisseurs particuliers, soit le segment visé par la taxation, ne détiennent déjà plus que 15 % environ de la capitalisation boursière belge, la nouvelle mesure fiscale ne ferait que les dissuader à acquérir encore des actions en direct.  Au détriment des mises en bourse.

A l’heure où le gouvernement, les autorités boursières, et les acteurs économiques et financiers s’efforcent à redynamiser le capital à risque en vue de soutenir l’expansion des entreprises, pourquoi infliger d’emblée une « taxe de spéculation » aux actionnaires particuliers qui décideraient d’investir dans des sociétés qui frapperaient à la porte de la bourse.

Une telle mesure dissuasive discriminerait la place financière de Bruxelles au moment où celle-ci s’efforce de braquer à nouveau les spots de l’actualité sur la porte d’entrée de la bourse.

 

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