Jeudi 18/04/2019

Top Header

Langues

Banquiers centraux : des créateurs de bulles ?

Chief Economist

Le 26 octobre dernier, la BCE a annoncé qu’elle mettra un terme à son programme de rachat d’obligations à hauteur de soixante milliards d’euros par mois d’ici fin 2018. L’embellie conjoncturelle semble en effet imposer une politique monétaire moins souple. Entretemps, les records boursiers se succèdent semaine après semaine et la dette mondiale, déjà colossale, continue d’enfler. C’est pourquoi bon nombre d’observateurs accusent les décideurs de la politique monétaire d’alimenter une bulle financière. Ainsi, en prenant congé, le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a mis en garde contre une nouvelle crise majeure causée par la politique des banques centrales. Une vision véhiculée depuis un certain temps déjà, mais un rien trop simpliste.

Éclaireurs

Les banques centrales ont beau se trouver sous les projecteurs depuis la Grande Crise financière, ce qu’elles font au juste continue de susciter la confusion. Ou plutôt, ce qu’elles essayent de faire. Elles s’efforcent pour l’essentiel d’atteindre un taux réel qui favorise le bon fonctionnement de l’économie et du marché de l’emploi dans un délai raisonnable. Ce taux est appelé taux d’intérêt d’équilibre naturel. Il n’est rien de plus. Bien sûr, le raccourci est trop facile parce que la détermination de ce taux nécessite en réalité une évaluation complexe du marché du travail, du contexte international et des évolutions technologiques. Et le taux idéal n’existe évidemment pas.

Actuellement, le taux réel à court terme est négatif dans la plupart des pays occidentaux, dont la Belgique. Prenons le livret d’épargne. En tenant compte de l’inflation, il serait plus juste de l’appeler livret déficitaire. Mais les entrepreneurs peuvent aussi emprunter quasiment gratuitement. Si vous demandez à Monsieur Tout-le-Monde pourquoi les taux sont si faibles, il vous répondra sans doute que ce sont les banquiers centraux qui maintiennent les taux à de tels niveaux. Mais la réalité est plus complexe. Au sens large, la BCE et la FED ressemblent à des éclaireurs, à la recherche du taux d’intérêt qui conciliera au mieux la demande et l’offre futures de capitaux. Pour ce faire, elles se servent de lunettes dont les verres sont troubles. En effet, le taux d’équilibre théorique n’est pas visible. L’avenir est incertain.

Manipulateurs

Dès lors, pourquoi de nombreux observateurs accusent-ils les banquiers centraux d’être des manipulateurs qui maintiennent les taux artificiellement bas ? Le choix des mots est malheureux. Les banques centrales ne peuvent pas se contenter de rester en marge sans rien faire. Il est exact qu’elles poussent le taux à long terme vers le bas lorsqu’elles achètent des obligations publiques et privées sur les marchés financiers. Mais cela s’explique par le fait que le taux à court terme a touché le fond pendant la grave récession de 2008-2009. Les banques centrales ne pouvaient pas laisser le taux s’enfoncer beaucoup plus bas que 0 %.

Il est évidemment toujours possible de discuter sur le niveau du taux naturel. En la matière, les critiques de la politique monétaire souple actuelle se font peu entendre. Les études sur le sujet montrent qu’il a fortement diminué depuis les années 90. Un mouvement dû notamment aux séquelles de la crise, mais aussi à plusieurs tendances structurelles comme le vieillissement, la productivité poussive, les excédents d’épargne dans les pays émergents et la digitalisation. Peut-être repartira-t-il à la hausse à l’avenir. Espérons-le car cela impliquerait une marge de manœuvre plus grande pour assouplir la politique monétaire lors d’une prochaine récession. Mais cela n’est pas certain.

Créateurs de bulles

Ceux qui, aujourd’hui, qualifient les banquiers centraux de créateurs de bulles sont souvent ceux qui, hier, mettaient en garde contre l’inflation galopante, qui ne s’est d’ailleurs pas produite, et qui plaidaient aussi pour une diminution drastique des dépenses publiques, qui est malheureusement intervenue trop tôt. Une politique d’investissement plus souple entre 2010 et 2014 aurait pourtant alimenté une reprise économique plus solide. De plus, cette piste aurait exercé beaucoup moins de pression sur les banquiers centraux pour injecter plus de liquidités dans le système. Il est frappant de constater combien ce point de vue est ignoré. Je ne suis pas étonné. Le plaidoyer en faveur d’une politique monétaire et budgétaire plus rigoureuse s’appuie souvent sur des arguments idéologiques plutôt qu’économiques.

Dès lors, que penser de l’endettement historiquement colossal ? Inconfortable, assurément. Mais pas alarmant au point d’affirmer que la prochaine grande crise est imminente. L’augmentation de la dette après 2008 est surtout à mettre sur le compte des États occidentaux, à la suite de l’éclatement d’une bulle sur le marché immobilier et le marché du crédit aux particuliers, après des décennies de dérégulation financière. Par ailleurs, nous observons une forte augmentation de l’endettement des entreprises publiques chinoises. Une situation qui présente immanquablement des risques. Mais faut-il vraiment en imputer la faute aux banques centrales occidentales ?

Les banques centrales ont évidemment joué un rôle dans la forte progression des marchés des actions. L’augmentation du cours des actions a toujours constitué le corollaire inévitable et en partie l’objectif d’une politique monétaire bon marché. Il en va de même pour d’autres catégories d’investissement, notamment l’immobilier. Une correction n’est pas exclue. Les exemples ne manquent pas dans le passé. Il suffit de demander aux derniers lauréats du Prix Nobel, spécialistes de l’économie comportementale. Tout porte à croire que, dans ce cas, la faute sera mise sur le dos des banquiers centraux. Notamment par des responsables politiques comme Schäuble dont l’ardeur à réaliser des économies a freiné la reprise économique et ainsi renforcé la pression exercée sur les banques centrales. Bien essayé, mais c’est trop facile.

 

Mail