Samedi 19/10/2019

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Pourquoi les monnaies cryptographiques redéfinissent la monnaie

Expert invité

Malgré tout l’intérêt qu’on porte au bitcoin depuis sa création fin 2008, il continue d’intriguer. En effet il ne semble avoir aucune contrepartie, aucune garantie, aucune valeur intrinsèque et aucune dépendance à aucun support autre qu’une base de donnée décentralisée et partagée – la Blockchain. Même quand la technologie est comprise, la nature monétaire reste incomprise. C’est pourquoi il ne faut pas tomber dans le piège de vouloir catégoriser le bitcoin trop vite, soit comme monnaie classique, soit comme actif « digital ». 

Il est encore plus compliqué de catégoriser les autres monnaies cryptographiques, les « altcoins », dont l’environnement technologique est immature et dont marchés sont encore plus inefficients et volatiles. De plus, leur déploiement est encore souvent incomplet. Il suffit de considérer la croissance de presque 4000 % de la capitalisation des altcoins depuis 2017 pour comprendre la singularité du phénomène en cours.

Atome monétaire

La raison pour laquelle on ne parvient pas à comprendre la nature monétaire des monnaies cryptographiques tient à notre vue biaisée de la monnaie. On a l’habitude de définir la monnaie par les trois fonctions qu’elle remplit conjointement : moyen d’échange, unité de compte et stockage de valeur. Ces trois éléments peuvent être considérés comme l’atome monétaire. En effet, au niveau macroéconomique une monnaie est considérée stable quand elle cumule à tout instant ces trois fonctions pour servir efficacement de vecteur neutre de transmission entre agents économiques. Selon la théorie monétaire classique, une monnaie qui combine ces fonctions élimine l’inflation et d’autres effets indésirables conceptualisés par les économistes comme « distorsions, frictions et arbitrages ». Il n’y a dès lors aucune utilité à avoir des monnaies complémentaires, virtuelles ou alternatives. Ce serait même revenir à des modèles monétaires primitifs, tels que le bimétallisme.

Un nouveau rôle

Or, ce n’est plus le cas avec les monnaies cryptographiques qui peuvent être utilisées séparément, soit comme stockage de valeur, par exemple avec le Bitcoin pour diversifier son portefeuille, soit comme unité de compte, par exemple avec Ethereum qui permet d’émettre et de comparer d’autres monnaies cryptographiques liées à sa plateforme, les « tokens ».  Ou alors, soit comme moyen d’échange sous forme de micro-paiements internationaux. Avec l’évolution de ce marché, ces monnaies vont continuer à se spécialiser selon les usages, avoir différents rôles, parfois hybrides, et vont remplir de nouvelles fonctions grâce à leurs propriétés additionnelles.

Ce phénomène de fission vient du fait que la monnaie a évolué vers un objet à part entière et n’est plus un support de valeur temporaire. La transaction en elle-même peut contenir des informations variables, programmables et peut définir les conditions de sa propre exécution. On parle alors de « smart contacts ». Cette indépendance de « l’objet transaction » par rapport aux comptes de l’émetteur et du récepteur explique en partie la complexité des mécanismes cryptographiques mis en place pour vérifier les transactions, sans vérifier directement l’identité des comptes. De plus, cette indépendance explique pourquoi autant de start-ups se mettent à émettre leur propre monnaie pour lever des fonds, on parle de « ICO – initial coin offering »,  car cette monnaie est entièrement indépendante de la structure financière sous-jacente.

Plus qu'une évolution technologique

On comprend donc le potentiel des monnaies cryptographiques via les propriétés, les rôles et les applications qu’on peut leur donner et ceci de manière dynamique, évolutive et personnalisée. Par opposition, si on s’en tenait à la théorie monétaire classique, une monnaie complémentaire avec des propriétés qui évolueraient dans le temps serait instable et tomberait dans une spirale inflationniste. Elle serait donc évitée par les investisseurs ou utilisateurs et finirait par perdre toute valeur, selon la fameuse loi de Gresham.

Le succès relatif des monnaies cryptographiques montre bien qu’il ne s’agit pas seulement d’une évolution technologique, mais également d’une évolution institutionnelle qui peut rappeler à certains égards la création des entreprises comme entités juridiques à part entière, indépendantes de leurs administrateurs.

Il en résulte qu’une nouvelle définition de la monnaie est donc nécessaire pour comprendre ces monnaies et évaluer leur incroyable potentiel d’avenir. Elle permettra également d’éviter l’excès de volatilité généré par des investisseurs attirés par les hauts rendements qui ne comprennent ni la technologie, ni les mécanismes monétaires. A ce niveau, tirons la leçon de la bulle internet de l’an 2000.

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