Mercredi 18/09/2019

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Brexit : une vision à travers le brouillard

Chief Economist

A retenir :

  • Un peu plus de neuf mois après le référendum sur le Brexit, le gouvernement britannique officialise la séparation : l’article 50 du Traité de Lisbonne est activé.
  • L’exercice est complexe. Il va falloir négocier une indemnité de sortie, des contrôles aux frontières, l’échange des étudiants et des scientifiques, les aides à l’agriculture, les services financiers, les quotas de pêche, les normes de produit, le permis de travail des sportifs de haut niveau... La liste est encore longue !  
  • Si les Britanniques et les Européens ont en principe intérêt à conclure un arrangement aussi harmonieux que possible, les risques de frictions ne sont pas négligeables. Compte tenu des contraintes de temps et de l’impact économique, l’Europe se trouve en position de force.
  • Les conséquences pour l’Europe dépendent essentiellement des relations futures entre les États membres restants. Un nouveau départ à l’occasion des soixante ans de l’Europe est envisageable. La marche de l’Europe sera peut-être facilitée sans le frein britannique. Mais, quel que soit l’angle sous lequel on observe la situation, ce ne sera pas une partie de plaisir.

Un peu plus de neuf mois après le référendum sur le Brexit, le gouvernement britannique officialise la séparation : l’article 50 du Traité de Lisbonne est activé. « Brexit means Brexit, and we’re going to make a success of it » (Le Brexit est ce qu’il est, et nous allons en faire un succès) déclarait Theresa May peu après sa nomination en tant que nouveau Premier ministre. Ça peut paraître simple, mais ce ne sera certainement pas une promenade de santé. Jamais un pays n’avait quitté l’Union europénne.

Beaucoup d’encre a coulé au sujet du Brexit, ce qui est logique vu les importantes divergences d’opinions. En fin de compte, à peine 52 % de la population a voté pour la sortie de l'Union. En Irlande du Nord et en Écosse, une majorité — respectivement 56 % et 62 % — a voté pour le maintien. Le désaccord entre la nouvelle et l’ancienne génération était également frappant. Ce dernier groupe se préoccupe davantage de sujets tels que le libre-échange et l’immigration.

Pendant ce temps, le gouvernement britannique a publié un livre blanc dans lequel il énonce douze priorités. Mais avec des ambitions peu affirmées telles que « le renforcement de l’union » ou « l'organisation d'une sortie aisée de l’Union européenne », on peut difficilement parler d’un bon guide. Se faire une vision à travers le brouillard du Brexit reste compliqué. Tentons malgré tout d’analyser les négociations et l’impact économique.

Qui se trouve en position de force ?

L’exercice est complexe. Les discussions porteront avant tout sur l’indemnité de sortie britannique. D’après certains décideurs politiques, celle-ci pourrait atteindre un montant de 60 milliards d’euros, une véritable douche froide pour ceux qui se sont laissés séduire par le message de Nigel Farage selon lequel 350 millions de livres retourneraient chaque semaine dans les caisses de l'État britannique.

Il va également falloir négocier concernant les contrôles aux frontières, l’échange des étudiants et des scientifiques, les aides à l’agriculture, les services financiers, les quotas de pêche, les normes de produit, le permis de travail des sportifs de haut niveau... La liste est longue.

Si les Britanniques et les Européens ont en principe intérêt à conclure un arrangement aussi harmonieux que possible, les risques de frictions ne sont pas négligeables. Pour l’Europe, le défi consiste avant tout à garder les rangs serrés. Avec 27 États membres, c’est loin d’être une sinécure.

Néanmoins, l’Europe se trouve en position de force. Environ la moitié des relations commerciales du Royaume-Uni se font avec l’Union. Inversement, le pourcentage n’est « que » de 8 %. Le déficit commercial britannique par rapport à l’Union est considérable. La menace d’un paradis fiscal à quelques dizaines de kilomètres du continent européen ne fait pas forte impression compte tenu de la situation budgétaire du Royaume-Uni.

Le temps joue également en la défaveur des Britanniques. Maintenant que l’article 50 est activé, les négociateurs disposent d’une période de deux ans, faute de quoi les règles moins favorables de l’Organisation mondiale du commerce entreront en vigueur. Une prolongation est envisageable, mais moins réaliste dans les faits. En effet, le Conseil européen et tous les États membres doivent marquer leur accord. D’un point de vue conservateur et national également, le gouvernement britannique est sous pression afin de conclure un accord le plus rapidement possible.

Mais qui y croit ? Après tout, l’accord commercial AECG (« CETA ») entre l’Europe et le Canada a pris sept ans à être conclu. Et plus les négociations s’éternisent, plus les chances sont grandes de voir les entreprises établies au Royaume-Uni et orientées vers le marché européen traverser la Manche.

Quel sera l’impact économique ?

À quelque chose malheur est bon. Les conséquences économiques au lendemain du référendum ont été bien moins négatives que ce que prévoyaient certains observateurs.

Mais d’un autre côté, le Brexit doit encore véritablement commencer. Les études d’impact économique laissent entendre que l’activité économique britannique pourrait diminuer de 1,3 % à 4,2 % d’ici 2030. Dans le pire des scénarios, cela revient à une perte moyenne de revenus de plus de 2 % par personne. Un chiffre significatif, mais pas pour autant catastrophique.

Pour l’Union dans son ensemble, les pertes se chiffreraient entre 0,1 % et 0,5 %. Étalées sur un peu plus de dix ans et réparties entre les habitants, elles seraient presque négligeables. Soulignons toutefois que les pertes ne seront pas réparties uniformément entre secteurs et pays. En raison de sa proximité géographique, notre pays est un peu plus vulnérable. 

Conséquences politiques décisives

Les projections économiques sont bien évidemment faillibles. L’impact politique sera décisif à long terme. Qu’adviendra-t-il de l’Irlande du Nord et de l'Écosse par exemple ? Le gouvernement May pourra-t-il se maintenir ?

Les conséquences pour l’Europe dépendent tout premièrement des relations futures entre les États membres restants. La Russie a tout intérêt à renforcer l’affaiblissement de l’Europe. Trump est d’ailleurs sur la même ligne lorsqu’il dit que le Brexit est une excellente chose pour le Royaume-Uni.

Un nouveau départ à l’occasion des soixante ans de l’Europe est envisageable. La marche de l’Europe sera peut-être facilitée sans le frein britannique. Mais, quel que soit l’angle sous lequel on observe la situation, ce ne sera pas une partie de plaisir.

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